Catégorie:Concepts de la pédagogie Montessori
Les Périodes sensibles
Juliette Danjon-Vallon, sur la base des ouvrages de Maria Montessori
Introduction
L'enfant est confronté à une tâche monumentale lors de ses premiers apprentissages de base, en particulier pendant ses premières années de développement. Pour mieux comprendre comment l'enfant passe du chaos initial de son environnement à la compréhension des détails les plus fins, il est important d'examiner les périodes sensibles. Ces périodes offrent un aperçu précieux des processus naturels qui permettent à l'enfant d'acquérir les traits distinctifs de son espèce. En tant qu'éducateurs et parents, notre rôle est de collaborer avec ces processus naturels afin de faciliter le développement de l'esprit de l'enfant, qui est en pleine construction. Alors que les besoins humains fondamentaux sont constants tout au long de la vie (les tendances humaines), les périodes sensibles se limitent aux premières années de développement, tirant parti du pouvoir exceptionnel de l'esprit absorbant de l'enfant.
L'esprit absorbant permet à l'enfant d'apprendre simplement en vivant, de manière similaire à un appareil photo qui enregistre les impressions de son environnement sans effort. Ces impressions se structurent progressivement pour donner naissance à la pensée et à tous les aspects de la personnalité humaine. Si l'esprit absorbant représente le processus par lequel l'enfant intègre son environnement, les périodes sensibles en sont le phare. Dans le tourbillon initial de son environnement, les périodes sensibles guident l'enfant, sélectionnant les stimuli qui favorisent le développement psychique et la spécialisation des fonctions sensorielles. Ainsi, les périodes sensibles contribuent à cultiver l'essence même de l'enfant.
Lorsque l'ambiance est propice, l'enfant révèle ses périodes sensibles, montrant ainsi les besoins spécifiques à son développement. Maria Montessori considère le matériel pédagogique qu'elle a créé comme un soutien au développement plutôt que comme de simples outils pédagogiques. « L’enfant doit trouver dans l’environnement quelque chose d’organiser en rapport avec sa propre organisation interne qui se développe selon ses propres voies naturelles, le secret du libre développement est tout entier dans l’organisation par lui-même des moyens nécessaires à sa nutrition interne. », (Montessori, 1916, Pédagogie Scientifique Tome II, p.69.). Elle souligne l'importance pour l'enfant de trouver dans son environnement des éléments organisés en harmonie avec sa propre structure intérieure, qui se développe naturellement selon ses propres voies. Ainsi, la clé du développement libre réside dans l'organisation par l'enfant lui-même des moyens nécessaires à sa propre éducation. Le développement de l'enfant ne nous appartient pas, appartient à l'enfant lui-même.
En adoptant la posture d'éducateur Montessorien, nous plaçons notre confiance en l'enfant, car notre influence sur son développement demeure indirecte. Maria Montessori insiste sur le fait que les périodes sensibles constituent un élément essentiel de sa "méthode". En conséquence, la préparation de l'environnement au sein de la Maison des Enfants doit être guidée par une compréhension des tendances humaines et des périodes sensibles.
Définition des périodes sensibles
Les périodes sensibles se réfèrent à la croissance psychique, c'est-à-dire à l'acquisition des caractéristiques propres à l'espèce humaine. Maria Montessori a adopté ce terme du biologiste De Vries (1902), qui les avait identifiées chez les animaux. Alors qu'il est relativement aisé d'observer la croissance physique, la croissance psychique demeure souvent dissimulée. Avant même l'émergence des manifestations de croissance telles que le langage ou la marche, des processus intrapsychiques importants ont lieu pour permettre l'expression de comportements observables. De Vries a étudié les périodes sensibles chez la chenille en relation avec la lumière. Il a observé que, bien que les jeunes chenilles ne se nourrissent que de feuilles tendres, leurs mères papillons déposent leurs œufs non pas à proximité de ces pousses, mais à l'extrémité opposée, là où les œufs sont en sécurité, à la jonction des branches et du tronc. La sensibilité accrue à la lumière chez les jeunes chenilles dès leur naissance leur permet de parcourir la longue distance les séparant des jeunes pousses, leur seule source de nourriture pour survivre. La lumière les attire et les guide vers ce dont elles ont besoin pour leur survie. Maria Montessori a tiré parti de ces recherches pour expliquer que c'est dans des environnements spécialement conçus pour permettre à l'enfant de se développer selon les lois naturelles que les périodes sensibles de l'enfant ont été mises en évidence. Tout comme pour la chenille, ces sensibilités orientent l'enfant dans la sélection de ce qui est essentiel dans son environnement pour construire sa propre personnalité (par exemple, la sensibilité à la lumière chez la chenille la guide vers la nourriture). Les périodes sensibles permettent de canaliser les énergies constructives de l'esprit de l'enfant, en l'aidant à sélectionner dans son environnement ce qui favorisera le plus son développement à un moment précis. Maria Montessori définit les périodes sensibles comme suit : « il s’agit de sensibilités spéciales, qui se trouvent chez les êtres en voie d’évolution, c’est-à-dire dans les stades de l’enfance. Elles sont passagères et se limitent à l’acquisition d’un caractère déterminé. Une fois ce caractère développé, la sensibilité cesse. Chaque caractère se stabilise à l’aide d’une impulsion, d’une possibilité passagère. La croissance n’est donc pas quelque chose de vague, une espèce de fatalité héréditaire incluse chez les êtres : c’est un travail minutieusement dirigé par des instincts. », (Montessori, 1936, L’Enfant, p.32 et 33). Si nous analysons cette définition des périodes sensibles donnée par Maria Montessori :
- « chez les êtres en voie d’évolution » : ces périodes sensibles concernent le premier plan de développement lorsque l’enfant a entre 0 et 6 ans.
- « Elles sont passagères et se limitent à l’acquisition d’un caractère déterminé. Une fois ce caractère développé, la sensibilité cesse » : les périodes sensibles ont un caractère passager et irréversible, une fois que l’enfant entre dans le 2ème plan de développement, elles cessent de permettre à l’enfant de se sensibiliser naturellement au caractère de son espèce. Ces sensibilités sont au nombre de 6 et vont permettre à l’enfant de s’adapter à son environnement culturel :
Les 6 périodes sensibles : ORDRE - LANGAGE - MOUVEMENT - RAFFINEMENT SENSORIEL - INTERACTIONS SOCIALES - PETITS OBJETS
- « Chaque caractère se stabilise à l’aide d’une impulsion, d’une possibilité passagère. » : L’impulsion est donnée grâce aux nébuleuses (cf., Chapitre IV, L’Esprit Absorbant) qui sont des potentialités qui attendent les stimuli de l’environnement pour se construire. Elles sont des traces dans l’ontogenèse de ce que l’individu doit posséder de caractères pour être adapté à l’espèce humaine.
- « c’est un travail minutieusement dirigé par des instincts. » : Ces différents caractères, même s'ils jouissent d'un pré-câblage inné, doivent se construire par le travail. L'enfant, en contact avec son environnement, absorbe les différents éléments qui lui permettront de développer les caractères de son espèce. Mais ce n'est que par le travail minutieux de la répétition de l'action que les caractères vont s'organiser et se consolider. C'est le temps de la mise en forme et de l'expression des nébuleuses. Au contact de l'environnement, les nébuleuses se structurent progressivement. Les périodes sensibles vont guider l'enfant dans le choix de ses activités ; par conséquent, l'enfant doit trouver dans l'environnement une organisation qui y réponde. L'énergie vitale (i.e., l'horme) a besoin d'être investie pour être au service du développement. Si l'énergie reste en jachère, elle ne peut pas se transformer vers l'effort que nécessite le travail, la répétition et la concentration. Ces sensibilités attirent l'enfant vers le monde ; sans elles, les stimuli de l'environnement seraient un chaos duquel il lui serait presque impossible d'acquérir les caractéristiques de son espèce. Elles permettent ainsi de mettre en lumière les caractéristiques de l'environnement qui sont primordiales à l'adaptation et, par conséquent, d'occulter celles qui ne sont pas aussi importantes pour son développement psychique.
Caractéristiques des périodes sensibles :
Les conditions nécessaires pour que les périodes sensibles s'expriment pleinement reposent sur la capacité de l'enfant à se guider seul dans un environnement stimulant. En permettant à l'enfant de faire ses propres choix d'activités et en facilitant le contrôle de ses erreurs grâce au matériel, on favorise le développement optimal des périodes sensibles :
Libre choix : Lorsque Maria Montessori a constaté que les enfants de San Lorenzo se servaient seuls dans l'armoire pour choisir leur travail en son absence, elle a fait installer des étagères à leur hauteur pour ranger le matériel. Cela a permis aux enfants d'exercer leur libre choix, de s'orienter seuls vers les activités qui répondaient à leurs besoins du moment, sans l'intervention de l'adulte pour leur fournir le matériel requis. Ainsi, ils ont pu sélectionner le matériel correspondant à leurs sensibilités, s'installer et commencer leur travail de manière autonome.
Contrôle de l'erreur : De même, une fois engagés dans une activité, les enfants doivent pouvoir avancer seuls dans leur travail, sans l'aide constante de l'adulte pour les guider ou vérifier leur progression. Le contrôle de l'erreur est initialement mis en place par l'éducateur. Par exemple, avec la Tour Rose, une fois la gradation reconstruite, l'éducateur fait le tour du tapis pour encourager l'enfant à observer l'harmonie de la Tour Rose et lui laisse le temps de distinguer les variations de dimension présentées par le matériel. Encore une fois, l'observation joue un rôle crucial. Grâce au contrôle de l'erreur, l'enfant progresse à son propre rythme en constatant lui-même les incohérences dans sa démarche, ce qui favorise son auto-correction et son apprentissage.
Si nous devions synthétiser les caractéristiques principales des périodes sensibles, il conviendrait de noter que :
- Elles attirent l'attention de l'enfant et le dirigent vers des aspects spécifiques de son environnement, tels que les sons du langage. Maria Montessori écrit à ce propos : « L’enfant fait ses acquisitions pendant les périodes sensibles. Celles-ci pourraient se comparer à un phare qui éclaire la nature intérieure, ou à un courant électrique qui produit des phénomènes actifs. C’est cette sensibilité qui permet à l’enfant de se mettre en rapport avec l’extérieur d’une façon exceptionnellement intense ; tout est facile, alors ; tout est pour lui enthousiasme et vie. Chaque effort est un accroissement de puissance. Quand une de ces passions psychiques s’est éteinte, d’autres flammes s’allument, et l’enfance s’écoule ainsi, de conquête en conquête, dans une vibration incessante, reconnue par tout le monde, et que l’on traite de joie enfantine. C’est dans une de ces belles flammes spirituelles, qui flambent sans jamais se consumer, que s’accomplit l’œuvre créatrice du monde spirituel de l’homme.», (Montessori, 1936, L’Enfant, p.35).
- À partir de ces points de sensibilité, les organes se développent pour permettre la construction des caractères de l'espèce humaine. Cette structuration interne progressive, dont les étapes d'élaboration nous échappent, engendre la psyché et l'intelligence humaine. Seul le résultat final est perceptible, comme la compréhension précédant la production du langage oral.
- L'enfant n'a pas conscience de ces sensibilités, mais elles lui procurent l'élan vital nécessaire pour sélectionner ce qui, dans son environnement, favorisera le développement de ses capacités psychiques. Par conséquent, l'adulte ne peut agir que de manière indirecte en offrant un environnement propice à l'épanouissement des périodes sensibles. Les différentes sensibilités de l'enfant fluctuent tout au long du premier plan de développement, avec l'une d'entre elles étant parfois plus active que les autres.
- Chaque sensibilité a une période temporelle optimale très courte, rendant ainsi notre travail délicat. Plus nous sommes capables de les observer et de les comprendre, plus il nous sera facile d'orienter l'enfant vers le matériel approprié. Si l'enfant ne peut pas répondre aux impulsions de sa période sensible, l'occasion d'une acquisition naturelle est perdue à jamais. Lorsque la période sensible disparaît, les acquisitions intellectuelles nécessitent un effort de volonté, et la fatigue provoquée par le travail naît : « Voilà qui aide aussitôt à comprendre le point essentiel de la question par rapport aux enfants : la différence entre une poussée animatrice qui conduit à accomplir des actes merveilleux et stupéfiants, et une indifférence qui rend aveugle et malhabile. L’adulte ne peut rien de l’extérieur sur ces différents états. Mais, si l’enfant n’a pu obéir aux directives de sa période sensible, l’occasion d’une conquête naturelle et perdue, perdue à jamais. », (Montessori, 1936, L’Enfant, p.34). De plus, « quand la période sensible a disparu, les conquêtes intellectuelles sont dues à une activité réflexe, à un effort de la volonté, et la fatigue provoquée par le travail naît dans la torpeur de l’indifférence. », (Montessori, 1936, L’Enfant, p.35).
- Les périodes sensibles ont par définition un caractère inné. « Elles sont la preuve que le développement psychique ne survient pas par hasard, qu’il n’a pas ses origines dans les stimulants du monde extérieur, qu’il ne s’édifie pas sur place, mais qu’il est guidé par les sensibilités passagères qui président à l’acquisition des différents caractères. », (Montessori, 1936, L’Enfant, p.37).
Les périodes sensibles sont universelles et intemporelles. Si les caractères ne sont pas acquis grâce à l'énergie inépuisable de l'esprit absorbant, ils ne pourront être développés que dans l'effort laborieux d'un esprit conscient de la nécessité d'apprendre.
Les différentes Périodes Sensibles
La période sensible de l'ordre
La sensibilité à l'ordre se manifeste à la fois dans l'environnement extérieur, impliquant les relations entre les divers éléments de celui-ci et la manière dont l'enfant interagit avec son environnement, et dans le domaine intérieur, concernant les relations entre les différentes parties du corps et leur position respective, ainsi que la structuration de l'esprit, comme la catégorisation. Le premier aspect concerne l'organisation extérieure, tandis que le second concerne l'organisation intérieure.
La sensibilité à l’ordre se compose de :
o l’ordre extérieur : le rapport entres les différentes choses dans l’environnement ; c’est le rapport entre l’enfant et son environnement ;
o l’ordre intérieur : le rapport entre les différentes parties de son corps et leurs positions respectives mais aussi la structuration de l’esprit (e.g., catégorisation).
Le premier se rapporte à l’orientation extérieure tandis que le second à l’orientation intérieure.
De la naissance jusqu'à l'âge de 3 ans, les enfants construisent leur identité et leur confiance en eux-mêmes. En ce qui concerne l'orientation intérieure, les enfants prennent conscience des différentes parties de leur corps les unes par rapport aux autres grâce à ce que l'on appelle le sens kinesthésique ou la proprioception. Ce sens, souvent qualifié de sixième sens et moins connu que les autres, revêt une importance capitale car il nous permet de percevoir la position de notre corps dans l'espace et de guider nos mouvements. Les influx nerveux provenant de ces organes fournissent à notre conscience des informations sur le degré de tension de nos muscles ou sur les positions relatives de nos membres, bien que ces informations soient parfois perçues de manière subtile. Contrairement aux autres sens, les récepteurs proprioceptifs ne réagissent pas à des stimuli externes mais à des stimuli internes, provenant de l'organisme lui-même. Il s'agit donc d'une sensibilité profonde du corps à son propre état. Sans elle, nous serions incapables d'exécuter des mouvements adaptés en termes de vitesse, de force, de coordination ou d'équilibre. Maria Montessori affirme que cette sensibilité aux relations entre les différentes parties de notre corps est rendue possible par ce qu'elle appelle la mémoire musculaire ou spatiale : « Par exemple : l’individu bouge un bras pour prendre un objet ; ce mouvement est perçu, enregistré par la mémoire et peut se reproduire. L’homme aurait donc la faculté de décider de remuer son bras droit ou son bras gauche ; de se tourner d’un côté ou de l’autre, grâce à l’expérience qui le fait agir successivement selon la raison et la volonté. », (Montessori, 1936, L’Enfant, p.51).
Cependant, bien avant que l'enfant ne soit doté de raison et de volonté d'agir, il possède une sensibilité particulière à cet ordre intérieur, qui le prépare à développer sa mémoire musculaire et spatiale. Maria Montessori souligne que "les expériences conscientes ne feront que développer ce don" (Montessori, 1936, L’Enfant, p.52). Cela signifie que toutes les expériences vécues par l'enfant dès sa naissance vont lui permettre de comprendre les relations entre les différentes parties de son corps, bien avant qu'il ne soit conscient des gestes et des déplacements qu'il effectue de manière intentionnelle. Ainsi, l'enfant développe son identité physique et gagne en confiance en ses capacités à explorer le monde avec un corps qu'il apprend progressivement à maîtriser. Ce processus d'ordre intérieur se déroule principalement entre 0 et 3 ans. En plus du développement de la proprioception, qui concerne l'organisation interne des membres, l'enfant est extrêmement sensible aux routines dès sa naissance et jusqu'à environ 4 ans et demi. Maria Montessori donne l'exemple d'un enfant désorienté par une nouvelle nurse qui ne suivait pas les mêmes routines de bain que l'ancienne nurse. Les enfants sont en effet très sensibles aux séquences d'actions structurées et répétitives, où l'action de l'un dépend de celle de l'autre, ce que Jérôme Bruner appelle les formats d'interaction. Ces formats d'interaction consistent en des séquences d'actions qui se répètent de manière identique jour après jour, telles que le bain, et permettent à l'enfant de se repérer dans son environnement. En anticipant les actions successives dans ces scénarios structurés, l'enfant trouve du plaisir et se sent rassuré par la prévisibilité de ces routines.
Entre 3 et 6 ans, l'enfant développe son esprit et sa pensée abstraite, c'est-à-dire l'ordre intérieur. Tout comme la proprioception lui permet de percevoir son corps comme un tout cohérent, la structuration du monde selon des catégories lui permet de comprendre les relations entre les choses dans son esprit. L'enfant apprend ainsi à organiser ses perceptions en les hiérarchisant, en mettant en paire des éléments similaires par exemple. De plus, un environnement ordonné facilite sa compréhension des rapports entre les objets. Pour l'enfant, l'ordre n'est pas seulement une organisation des objets, mais une sensibilité intérieure qui lui permet de se repérer et d'agir de manière efficace. Il ressent le besoin d'un environnement ordonné pour se sentir en sécurité et explorer librement. Le désordre peut même être ressenti comme une perturbation profonde. Selon Maria Montessori, l'ordre est une base essentielle pour la construction de l'intelligence de l'enfant. Ainsi, un environnement ordonné favorise son épanouissement émotionnel et cognitif en stimulant son besoin de comprendre les relations entre les choses et de construire des classifications, ce qui contribue à la structure de son intelligence et de sa personnalité.
La période sensible du langage
La période sensible du langage, s'étendant sur toute la durée du premier plan de développement de l'enfant. Elle débute avec l'acquisition du langage oral et peut éventuellement inclure l'apprentissage du langage écrit dans un environnement favorable (préparé). Cette période est caractérisée par des phases plus ou moins marquées, sous l'influence des autres périodes sensibles. Durant les trois premières années de vie, l'enfant développe une sensibilité particulièrement forte aux sons de la voix humaine, lui permettant d'assimiler rapidement sa langue maternelle. Selon Maria Montessori, il existe deux périodes principales dans l'acquisition du langage oral : la période pré-linguistique, centrée sur la perception des sons, et la période linguistique, débutant par la production de mots isolés et aboutissant à la maîtrise complète de la langue. De plus, une troisième période, liée à l'apprentissage du langage écrit, peut se manifester dans un contexte approprié. En suivant ces périodes sensibles, l'enfant bénéficie d'un apprentissage naturel du langage écrit, tout aussi efficace que celui du langage oral, grâce à des activités adaptées qui favorisent son plaisir d'apprendre et garantissent son succès dans l'intégration à la culture. Il apprend le langage écrit seulement en vivant dans un environnement préparé.
La période sensible du mouvement
« Si le langage est l’une des caractéristiques de l’homme, - étant l’expression de sa pensée – la marche, elle, est commune à tous les animaux. Et bien que « le déplacement du corps dans l’espace » ait, chez l’homme, une valeur telle qu’il lui permet d’envahir la terre entière, la marche n’est pas le mouvement qui caractérise l’être intelligent. L’organe moteur qui caractérise l’homme c’est la main, au service de l’intelligence, pour la réalisation du travail », (Montessori, 1936, L’enfant, p.75).
La pleine expansion du développement manuel chez l'enfant est conditionnée par l'acquisition préalable de la marche, libérant ainsi les mains de leur fonction de locomotion. Les premières années de vie offrent des preuves évidentes de cette période sensible. L'enfant démontre une énergie inépuisable dans ses mouvements sur diverses surfaces, l'escalade des marches et la manipulation d'objets. À la Maison des Enfants, une fois engagé dans une activité librement choisie et significative, l'enfant peut manifester une persévérance remarquable, s'investissant pleinement dans des tâches répétitives comme coller du papier ou laver des vêtements. Tout comme pour le langage, les enfants arrivent à la Maison des Enfants avec un bagage moteur significatif. Notre objectif est de leur offrir des activités qui stimulent leur motricité fine et le raffinement de leurs gestes. Nous accordons une attention particulière à leur sensibilité spatiale en proposant des exercices pour développer leur équilibre et leur maîtrise motrice (i.e., marcher sur la ligne). De même, nous proposons des activités axées sur la motricité fine, la dextérité des doigts et la coordination visuo-motrice pour encourager leur manipulation d'objets (i.e., découper du papier).
Maria Montessori met en garde contre la séparation des activités physiques et mentales, soulignant qu'elles s'enrichissent mutuellement. L'activité physique ne se limite pas aux activités dans la salle de motricité. Montessori considère le mouvement comme une expression de la vie psychique, contribuant ainsi au développement de l'intelligence. Selon elle, l'action et la pensée se nourrissent l'une l'autre : l'action ajuste les représentations mentales, qui à leur tour influent sur les mouvements : c'est l'intégration psycho-motrice. Elle insiste sur l'importance du développement de la volonté, soulignant que les muscles volontaires sont activés par la volonté, énergie primordiale nécessaire à la vie psychique. Pour favoriser ce processus, Montessori préconise de laisser les enfants choisir leur matériel, les motivant ainsi intrinsèquement à s'engager dans l'activité et à affiner leur geste, ce qui enrichit leur pensée.
La période sensible du raffinement sensoriel
Lorsque l’enfant entre à la maison des enfants, il n’est bien évidemment pas vierge d’impressions sensorielles, il a intégré des milliers de sensations sensorielles, jointures entre le monde extérieur et le monde intérieur.
Les exercices sensoriels à la Maison des Enfants agissent comme des moyens permettant de développer et d'affiner les capacités sensorielles des enfants. Ces exercices ont pour objectif de leur permettre d'explorer de manière ordonnée les différentes dimensions du monde à travers leurs sens, en établissant des relations et des catégories entre les stimuli sensoriels. Ils servent de représentations concrètes, formant ainsi une sorte de répertoire des caractéristiques de l'environnement. En manipulant sensoriellement ces exercices, les enfants construisent des images mentales correspondantes et développent ainsi leur intelligence en organisant leurs perceptions, un processus que l'on pourrait appeler intégration psycho-sensorielle.
Les enfants ont une capacité innée d'absorber les stimuli de leur environnement à travers leurs sens. En leur offrant des activités qui favorisent le développement et l'affinement de leurs sens, nous encourageons la classification sensorielle, ce qui leur permet de mieux ordonner leurs perceptions. Cette classification sensorielle progressive leur permet également de construire des représentations mentales de plus en plus abstraites à partir des informations perçues. Une classification sensorielle précise est essentielle pour permettre aux enfants de développer des représentations mentales solides.
La période sensible des interactions sociales
L’enfant naît avec une forte dépendance envers les adultes qui veillent sur lui. Dès sa naissance, il est attiré par les visages humains, les voix et les odeurs de ses semblables. Cette sensibilité aux autres reste prédominante tout au long de son premier plan de développement, lui permettant d'observer les émotions à travers les visages et les comportements, ainsi que de reconnaître les sons et les mots de sa langue maternelle à partir des voix humaines. À la Maison des Enfants, il est essentiel que l'enfant continue à trouver chez les adultes des modèles de comportement pour s'intégrer à la vie sociale. En observant ses aînés, il se projette dans ce qu'il pourra accomplir plus tard, et en aidant les plus jeunes, il apprend la bienveillance. Parallèlement, les leçons de grâce et de courtoisie lui enseignent les règles de savoir-vivre de manière agréable et respectueuse.En exploitant sa sensibilité aux autres, nous favorisons son adaptation à la vie en société.
La période sensible des petits objets
Observation, contemplation, détail et attirance pour les petits objets dans le raffinement des détails, la préciosité de ce qui est miniature, fragile. Est-ce un reste de sensibilité à l’épouillage ? Maria Montessori prend l’exemple d’un enfant de 2 ans dont la mère avait accumulé toute une série de cartes joliment illustrées comme un imagier. L’enfant lui montra une des cartes en disant à sa manière "automobile". Elle se pencha sur la carte et perçut un minuscule point sur cette carte qui représentait globalement une scène de chasse. « En effet, dans des dimensions presque invisibles, on pouvait reconnaître que ce petit point représentait une automobile. C’était donc la difficulté à le voir, c’était le fait qu’une machine pût être représentée en de si petites proportions qui rendait pour l’enfant l’image intéressante et digne d’être montrée. » (Montessori, 1936, L’enfant, p.62). Ainsi, c’est le souci du détail qui va nous permettre de remotiver, d'ailleurs, l’attention de l’enfant par les points d’intérêt des activités de la vie pratique et au-delà, par des interventions mesurées dans les activités des autres aires, pour lui redonner de la précision, à un moment où les choses peuvent lui sembler désordonnées et donc mener au chaos dans l’activité ou à son abandon. C’est le souci de la précision dont il aura besoin pour se perfectionner, à la fois pour finaliser une tâche entreprise mais aussi pour la mener toujours plus délicatement. De fait, ce souci de la précision mène à la répétition et à la concentration.
Dans l’ambiance, le jeu de l’analyse des sons, par exemple, offre à l’enfant de petites miniatures qu’il peut appréhender comme des objets réels, au creux de sa main. Pour une fois, il n’est pas plus petit que les objets qui l’entourent, il peut les englober de sa main, en toucher tous les contours, ce sont des petits objets comme il est un petit homme. Ces objets lui ressemblent. Ainsi, nous nous servons de sa sensibilité aux petits objets pour attirer son attention sur des points qui vont lui permettre de mieux s’engager dans l’activité et pour, comme dans le cas du jeu de l’analyse des sons, attirer son attention sur des objets stimulants pour lui, qui seront la base d'un apprentissage complexe (c'est-à-dire l'analyse phonémique).
Les manifestations extérieures des périodes sensibles
Lorsque l'environnement et/ou les personnes qui entourent l'enfant entravent ses sensibilités, l'enfant le manifeste plus ou moins vivement. Par exemple, lorsque l'enfant est entravé dans son exploration du monde pour nourrir ses curiosités, alors ses besoins sont insatisfaits, et l'enfant s'oppose à cette entrave par ce que les adultes qualifient de caprices. « Pour nous, est caprice tout ce qui n’a pas une cause apparente, toute action illogique et invincible. (...) Les caprices de la période sensible sont l’expression extérieure de besoins insatisfaits ; ils constituent de véritables avertissements d’une situation fausse, d’un danger ; ils disparaissent immédiatement quand il est possible de les comprendre et de les satisfaire. » (Montessori, 1936, L’enfant, p.36). Les caprices se manifestent parce que l'enfant n’a pas conscience de l'élan vital qui le pousse à développer ses sensibilités ; il ne peut donc pas exprimer son désarroi lorsque l'environnement s’oppose à son développement psychique. Lorsque l'enfant ne peut pas travailler à construire et façonner ses sensibilités, cela entrave son activité vitale. Ces entraves laissent des traces durables dans la structuration du psychisme de l'enfant et de sa manière d'entrer en relation avec le monde. Maria Montessori prend un bon nombre d'exemples de ce que les adultes peuvent qualifier de caprices, surtout concernant l'ordre, l'une des sensibilités les plus puissantes et surtout la plus incomprise par le monde adulte. Elle prend l'exemple d'un enfant de 6 mois, qui réagissait fortement au fait qu'une visiteuse, au lieu de ranger son ombrelle dans l'entrée à l'endroit approprié, l’avait laissée sur la table.
Maria Montessori nous montre comment le désordre crée le désarroi pour l'enfant. Il suffit de parler du jeu de cache-cache où nous nous efforçons de dire à l’enfant de trouver une bonne cachette, nouvelle à chaque nouveau tour de jeu, pour comprendre que nous ne sommes pas sensibles aux choses de la même manière que lui. Ce qui importe au jeune enfant dans le jeu de cache-cache, c’est de se cacher toujours au même endroit ; c’est là que les choses cachées doivent être. Maria Montessori prend l'exemple d’une fois où elle essaya de jouer avec les enfants de l’école à ce jeu. Peine perdue, car elle voulut se cacher à un endroit différent de la cachette précédente des enfants. En ne la trouvant pas à cet endroit, les enfants manifestèrent leur insatisfaction et lui dirent : Mais pourquoi n’as-tu pas voulu jouer avec nous ? Pourtant, elle avait joué, mais pas dans leur manière ordonnée de le faire, c'est-à-dire en se cachant toujours au même endroit. Cet exemple est très éclairant sur le décalage qu’il peut y avoir entre les sensibilités de l'enfant et celles de l'adulte. « S’il est vrai que dans le jeu, on cherche son plaisir, (et en effet, les enfants étaient joyeux en répétant leur exercice absurde), il faut constater que le plaisir qu’ont les enfants, à un certain âge, est de retrouver les choses à leur place. Et le jeu de cache-cache est interprété par eux comme un prétexte à déplacer des objets dans des endroits cachés où à les retrouver dans des endroits où ils sont invisibles, en se disant intérieurement : « De dehors, on ne le voit pas, mais moi, je sais où il est, je peux le retrouver les yeux fermés, sûr de l’endroit où il est rangé ». (Montessori, 1936, L’enfant, p.49). Ce qui peut être absurde et sans raison apparente pour l’adulte, donc illogique, peut au contraire être structurant et source de joie pour l'enfant. Au contraire, lorsque l'enfant peut nourrir ses différentes sensibilités, il est heureux de vivre. Ni « caprice », ni tumulte, il avance comme un travailleur acharné soucieux de parfaire ses acquis.
Conclusion
Le développement psychique de l'enfant n'est pas le fruit du hasard, mais il est guidé par des périodes sensibles liées à l'acquisition de certaines caractéristiques. Bien que ce développement se réalise à travers le monde extérieur, celui-ci ne possède pas de signification constructive en soi. Il fournit simplement les moyens nécessaires à la vie psychique, de la même manière que le corps, en mangeant et en respirant, puise dans son environnement externe les éléments essentiels à sa survie physique.
Il est crucial pour les éducateurs de reconnaître ces périodes sensibles et de les utiliser pour guider l'éducation de l'enfant. Une analogie amusante de Maria Montessori souligne l'importance de travailler avec les pouvoirs créatifs de l'enfant : mettre un œuf non fécondé sous une poule ne produira aucun poussin, mais mettre un œuf fécondé donnera naissance à de nombreux poussins. De même, si nous ignorons la vie créatrice de l'enfant, nous ne lui offrons pas ce dont il a besoin pour développer ses potentialités.
Ainsi, nous apprenons à reconnaître et à répondre aux périodes sensibles de l'enfant en préparant un environnement qui fournit les stimuli nécessaires à son développement. N’oublions pas cependant que bien que le soin de l’ambiance soit indispensable au plein épanouissement des périodes sensibles « elle offre seulement les moyens nécessaires à la vie ; parallèlement à ce qui se passe dans la vie du corps qui reçoit de l’ambiance ses éléments vitaux par la nutrition et la respiration. Ce sont les sensibilités intérieures qui guident dans le choix du nécessaire et des situations favorables au développement dans l’ambiance multiforme. », (Montessori, 1936, L’enfant, p.37).
Bibliographie :
Montessori, M. (1939). L'enfant. Paris: Desclée De Brouwer.
Bruner, J. (1996). Savoir faire et savoir dire. [Making Stories: Law, Literature, Life]. Paris: Éditions du Seuil.
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